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septembre 2021

[La Revue des Mines #513] LE LUXE, UN FORMIDABLE TERRAIN D’AVENTURE POUR INGÉNIEURS CURIEUX

L'industrie du luxe offre de multiples possibilités aux ingénieurs aussi à l’aise avec le rationnel qu’avec les émotions et qui veulent s'enrichir de diversité. Être ingénieur dans le secteur du luxe quels que soient l'entreprise et le secteur précis, c’est être certain que son cerveau droit sera autant sollicité que son cerveau gauche. Témoignage, vu de l’intérieur du groupe LVMH.


Nous allons creuser ici les différentes compétences et attitudes qui sont particulièrement sollicitées. Cela dans le contexte du groupe LVMH, à travers mes différentes expériences pendant 26 ans dans le groupe après un début de carrière dans les mines de charbon puis l‘industrie du verre !

PISTE 1. LE STIMULI, PERMANENT, RADICAL DU CLIENT.

Dans le Secteur du Luxe le client est véritablement Roi. Il vous demande de restaurer une Malle de 100 ans d’âge ? Il faut savoir relever le défi technique. Même pendant les confinements, nous avons gardé la relation avec nos clients via des téléconférences pour rester au contact de leurs attentes.
Ce stimuli ne vient pas seulement du client, il est intermédié par la relation avec les créatifs. Ceux-ci sont très “friands” des ingénieurs car ce sont eux qui leur permettent d’aller au bout de leurs intentions. L’Ingénieur ne doit pas seulement répondre à la demande. Nous attendons de lui qu’il soit force de proposition auprès du créatif. Il doit trouver a réponse technique au défi posé par le créatif. Sa capacité à trouver le bon matériau, aux bonnes performances, avec le juste prix et la résistance dans le temps fait toute la différence.

PISTE 2. ACCEPTER LA SURPRISE.

Comme tout business nous aimerions prévoir les ventes des nouveaux produits. C’est impossible. Il suffit qu’au hasard de ces achats une influenceuse découvre un sac pour que ses ventes décollent très vite, nous imposant des rythmes de production et de supply chain non prévues.
Il arrive que les ingénieurs demandent à débuter leur carrière dans un rôle commercial en boutique. C’est un bon réflexe qui oblige à se confronter à une diversité très exigeante : des dizaines de langues, de cultures qu’il faut savoir accueillir et gérer avec professionnalisme, mais encore plus avec empathie. Satisfaire un client pressé, très business, qui veut acheter une cravate ce n’est pas répondre seulement à ce besoin exprimé, c’est créer une relation simple par quelques observations et questions qui vont permettre de partager que son anniversaire de mariage est dans deux mois, initier une relation qui va permettre de le contacter au bon moment et se concrétiser dans la durée par la vente d’un somptueux bijou.

PISTE 3. MANAGER POUR MAXIMISER L’ENGAGEMENT DES PERSONNES

Dans les métiers du Luxe le degré de motivation, d’engagement des personnes est LE facteur clé de succès. Dans la maroquinerie, le travail est organisé par petites équipes de 7 à 8 personnes. Les machines servent à aider l’artisan jamais à le remplacer. Le travail demande beaucoup de concentration et pour cela il faut un engagement personnel intense. In fine il faut “voir” le sourire de la maroquinière sur le sac. Cela demande un management très présent, empathique et qui saura entrainer chacun vers un niveau d’exigence très élevé.

PISTE 4. SAVOIR COMPTER, AVEC ÉTHIQUE;

Dans un monde où l’émotionnel peut orienter les décisions, les chiffres peuvent prêter à des interprétations diverses. La formation scientifique apporte une rigueur, une éthique dans l’analyse des chiffres pour se confronter à la réalité. Comme la finalité est d’avoir un impact long terme, pour le produit, pour la relation client, il n’y a pas de raccourci ou d’approximation possible.

iStockPhoto

PISTE 5. INNOVER AVEC L’APPUI DE LA TECHNOLOGIE

Lors du salon Vivatech 2021, le challenge LVMH Innovation Award, a récompensé la sartup Bambuser, spécialisée dans le live stream shopping. 6 autres startups ont été primées dont une dans le domaine Data et Artificial Intelligence. C’est un signal clair de la place des données et des compétences de data-scientistes dans notre secteur.
L’importance croissance de l’intelligence artificielle ne se fait pas “à la place” de l’humain. Quand nous mettons en place un nouveau logiciel pour optimiser la découpe des pièces de cuir, nous le faisons avec les artisans pour les aider à aller encore plus loin. C’est un challenge positif pour aller ensemble plus loin.
Si le poids croissant de la relation digitale génère toujours plus d’informations à analyser et à lire pour déceler toujours plus vite les tendances produits et les habitudes clients, la valeur ajoutée humaine demeure essentielle. Par exemple un de nos ingénieurs a identifié l’importance du dernier kilomètre de la supply chain pour les ventes à domicile dans la satisfaction client par l’analyse des données. Mais ensuite il s’est passionné pour ce point précis et il a refondu complétement la livraison en améliorant la prise de rendez-vous, la livraison avec des prestataires adaptés à l’exigence, offrant à leurs employés les moyens de livrer avec un haut niveau de service, jusqu’au détail des gants blancs.

PISTE 6. S’INVESTIR DANS L’OPTIMISATION DES RESSOURCES NATURELLES

Dès 1992 nous avons créé chez LVMH une direction de l’environnement. Louis Vuitton a réalisé son premier bilan carbone en 2005. Nous avons dès cette époque découvert l’importance de nos impacts RSE, que ce soit dans nos installations ou chez nos fournisseurs.
Aujourd’hui nous étendons notre souci de l’environnement à l’ensemble de notre écosystème et LVMH s’engage dans le plan Life 360, qui s’articule autour de 4 piliers : la protection de la biodiversité, la lutte contre le dérèglement climatique, l’économie circulaire et la transparence.
Ainsi par exemple, Loro Piana commercialise avec succès la laine de vigogne très précieuse. En travaillant en partenariat avec les pouvoirs publics et les éleveurs péruviens, la Maison italienne a directement contribué à sauver les vigognes en extinction et créé le premier parc de sauvegarde de l’espèce.

PISTE 7. PRIVILÉGIER LE LONG TERME AU COURT TERME.

C’est le long terme qui fait le luxe ! Quand nous posons des questions d’optimisation industrielle comme celle de spécialiser ou non les ateliers, nous prenons en compte l’ensemble des paramètres. Pour être capable de répondre à des demandes diverses futures et conserver notre agilité et nos compétences nous préférons ne pas trop spécialiser les sites. Nous privilégions ainsi notre potentiel de production long terme. Ceci se fait avec un effort permanent d’optimisation de nos processus industriels. Nos démarches Lean, la qualité de nos gammes et nomenclatures, l’économie de matériaux, visent toujours à placer nos artisans dans les meilleures conditions de réussite. En 24 ans chez Louis Vuitton j’ai eu la chance de lancer 22 nouveaux ateliers, avec à chaque fois des enjeux d’équipes, d’emplois, de bâtiments, qui obligent à rechercher l’optimum entre artisanat et industrie.

Pour conclure nos Ingénieurs sont des
“Top Ingénieurs”, au même titre que les
“Top Chefs” dans la cuisine.

Le Top Ingénieur est celui qui sait “dépoter” un problème, en s’appuyant sur nos quatre valeurs innovation, engagement, excellence, entreprenariat. S’il est bon, il est très vite connu et réclamé dans l’organisation, verticalement par la hiérarchie comme transversalement par tous les acteurs. La reconnaissance passe d’ailleurs par la fierté de voir ses produits portés dans la rue et par le mot du Directeur Artistique affiché dans l’atelier ou la visio pour 300 artisans après le lancement d’un nouveau produit juste pour les remercier.

Les Ingénieurs sont globalement aujourd’hui une denrée rare que le secteur du Luxe attire de plus en plus, en faisant connaitre ses caractéristiques. Une fois que l’on a gouté aux défis posés, les carrières peuvent être très riches au sein d’un même groupe car la diversité est grande entre des Maisons, leaders mondiaux, d’autres Challengers, d’autres encore spécialisées transversalement, sans oublier d’évoluer chez nos fournisseurs et partenaires … et tout l’écosystème ! 

EMMANUEL MATHIEU (N78), directeur général des opérations chez LVMH Fashion Group, emmanuel.mathieu@mines-nancy.org 

À ma sortie de l’École des Mines de Nancy en 1981, j’ai effectué mon service national au Maroc comme enseignant, puis choisi de devenir en 1983 ingénieur d’exploitation à 1 000 mètres sous terre, dans les mines de charbon du nord de la France. Après cette découverte du management d’équipes, j’ai intégré en 1988 le groupe BSN (devenu Danone) où j’ai dirigé une usine de vaisselle en verre jusqu’en 1995. J’y ai mesuré l’impact des innovations sur la performance de l’entreprise. J’ai ensuite intégré Louis Vuitton, d’abord en dirigeant un double atelier dans l’Indre, puis l’ensemble des 8 ateliers de la Maison. Devenu en 2000 Directeur Industriel, j’ai accompagné la croissance et la diversification en lançant par la suite 22 nouveaux ateliers. J’ai animé la réduction des temps de développement, la montée en compétences, y compris dans de nouveaux savoir-faire, le développement du réseau de fournisseurs et l’adaptation permanente de la production aux besoins. Depuis fin 2019, j’ai la responsabilité des opérations de LVMH Fashion Group, où j’accompagne les Maisons de mode du groupe dans leurs évolutions.

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