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mars 2022

Dossier : UNE RÉUSSITE À L'ESPAGNOLE

Notre Revue, comme l’activité d’une majorité de nos camarades, s’inscrit dans un périmètre européen, voire mondial, et nous avons à cœur d’analyser périodiquement un pays spécifique, choisi pour son importance économique ou politique, l’originalité de son modèle de développement ou les leçons qu’il peut nous enseigner en matière de bonnes pratiques industrielles, financières, scientifiques ou sociales. Après Israël en 2019 et la Russie en 2020, nous nous intéressons aujourd’hui à notre grand voisin du Sud, l’Espagne.


Ce pays présentait il y a encore 40 ans l’image d’une nation rurale, émergeant de la pauvreté, dotée d’une démocratie encore fragile après 40 années de Franquisme, et constituant encore jusque dans les années 1960 une terre d’émigration faute d’offrir à sa jeunesse des opportunités attractives d’emploi et de niveau de vie. Il bénéficiait cependant d’une forte tradition ouvrière (mais dans les seuls secteurs primaire et secondaire), d’un essor démographique conséquent et d’une richesse historique, culturelle et touristique remarquable.

Il est clair que son adhésion à l’Union européenne en 1986 a déclenché une rupture économique, technique et financière qui a permis en une trentaine d’années à ce pays de rejoindre le pelo- ton des 5 plus fortes économies de la Communauté européenne (en se situant au 14e rang mondial en termes de PIB). Qui plus est, cette transition a vu l’émergence de secteurs medium puis high tech avec le développement rapide de l’industrie automobile et de l’aéronautique/défense, la création d’un secteur bancaire puissant (Banco Santander est la 2nd banque européenne par sa capitalisation boursière derrière BNP Paribas) et depuis le début des années 2000 la construction d’un leader européen des énergies renouvelables, le groupe Iberdrola dont l’activité de turbines éoliennes sert l’ensemble de l’Europe occidentale. Il est remarquable qu’un autre acteur majeur de ce secteur soit également d’origine espagnole, à savoir l’entreprise Gamesa, récemment rachetée par Siemens.

Par ailleurs, même si les secteurs métallurgique, automobile et aéronautique se sont développés sous l’autorité de groupes français ou allemands (Pechiney, Renault, PSA, VW/Audi, Airbus qui a totalement intégré CASA en 2000…), les leaders européens que sont Iberdrola, Banco Santander ou le pétro- lier Repsol par exemple sont authentiquement espagnols.

L’originalité du modèle espagnol de croissance réside dans deux constats essentiels, l’un relevant d’un choix poli- tique et l’autre de l’héritage historique et culturel :

  • Contrairement au développement français des 30 glorieuses, la transition espagnole n’a pas résulté d’une vision étatique centralisée dans un modèle “jacobin” où les investissements d’Etat montraient la voie au secteur privé. Le modèle de croissance s’affranchissait de tout préjugé et a consisté à aller chercher dans divers pays et divers secteurs les “meilleures pratiques démontrées” transférables en Espagne. Le développement des leaders actuels s’est sou- vent accompli par croissance externe, c’est-à-dire par le rachat de concurrents plus faibles dans un marché fondamentalement “libéral”.
  • Le modèle jacobin ne pouvait de toute façon pas s’appliquer à un pays décentralisé où le poids des 17 “régions” est un facteur essentiel de la vie économique et sociale : autonomie législative et parfois fiscale, légitimité de la langue locale (catalan, valencien, basque, galicien), spécificité des cultures d’entreprise et des facteurs clés de succès… La situation rappelle fortement sous cet angle celle des “länder” allemands, l’unité linguistique en Et comme en Allemagne, le tissu industriel présente une intéressante densité de PME et d’ETI, sou- vent à capitaux privés, voire familiaux, qui constituent pour les leaders nationaux un efficace réseau de sous-traitance.

Nos contributeurs au présent dossier nous ont précisément permis d’aborder tant les aspects économiques et indus- triels de la réussite espagnole que ses aspects culturels et sociaux, sans perdre de vue les “ombres au tableau” : gravité de la crise financière de 2008, bulle immobilière, impact de la pandémie Covid depuis 2020, problème récurrent de l’irrédentisme catalan, forte élasticité de la demande intérieure aux soubresauts de la conjoncture économique (nettement plus qu’en France ou en Allemagne par exemple).

Silvia Estrems est coach de dirigeants. Espagnole, elle a vécu et travaillé en France. Dans son propre pays, elle a exercé en Catalogne et à Madrid. Elle est idéalement placée pour nous rappeler le poids des événements historiques affectant son pays depuis 1936, nous expliquer les différences culturelles majeures entre les entreprises espagnoles et françaises, à égalité de compétence technique, et nous proposer quelques bonnes pratiques qui assureront le succès de l’expatriation d’un cadre français chez notre voisin ibérique.

François Glémet (P69) a longtemps dirigé depuis Madrid les activités du cabinet McKinsey en Espagne. Il nous livre une analyse stratégique rigoureuse et richement documentée de la restructuration économique et industrielle. En une vingtaine d’années à par- tir de l’entrée de l’Espagne dans la Communauté européenne (1986), elle a permis au pays de faire face aux défis de la mondialisation, de rattraper l’Italie et le Royaume-Uni en termes de PIB, de faire émerger dans certains secteurs des “poids lourds” nationaux et d’offrir aux entreprises françaises des opportunités de réussites notables. Nos autres contributeurs apportent leur témoignage personnel à l’appui de sa démonstration.

Alexandre Michel (Arts & Métiers 2012) développe sa carrière chez Enedis. Hispanophone, ayant travaillé comme ingénieur stagiaire chez Stellantis (ex-PSA) à Vigo et passé deux ans d’expatriation au Mexique, il connaît fort bien Iberdrola, partenaire incontournable d’EDF en France et dans toute l’Europe sur le secteur de l’énergie éolienne. Il nous explique les facteurs clés de succès de la croissance de cet acteur quasi inconnu il y a 20 ans et les projets de diversification qui doivent assurer l’avenir de l’entreprise, projets qui se retrouvent au cœur des réflexions stratégiques des acteurs français (EDF, Engie, Total, etc.).

Nicolas Michon (X96, P98) œuvre depuis 2004 au sein du groupe Renault. Il est expert de la gestion de la supply chain, des achats stratégiques et depuis peu de la stratégie et des partenariats en après-vente. Il nous a permis de rédiger conjointement un panorama de l’écosystème automobile en Espagne (au-delà de son groupe même) et nous propose une réflexion sur les opportunités que présente pour l’industrie automobile espagnole le développe- ment d’un réseau d’usines de véhicules au Maroc, voisin méridional et partenaire logistique naturel de l’Espagne.

Claude Giafferri (P72) a vécu depuis sa création (1986) l’aventure du système Amadeus de réservations des compagnies aériennes. Il a conclu sa carrière en tant que directeur de l’établissement de Sofia Antipolis où résident l’en- semble de la R&D et la définition de l’offre de ce groupe devenu leader mon- dial de son métier. Or la gouvernance administrative et financière d’Amadeus IT Group a été placée dès l’origine en Espagne: il témoigne de la pertinence de ce choix, non seulement au plan financier mais aussi au plan commercial (conquête des marchés d’Amérique latine) qui a fait d’Amadeus “une success-story européenne à gouvernance espagnole”.

Alice Albinet (E11) travaille à Madrid chez Air France KLM, mais sa première expérience espagnole s’est déroulée chez Alstom Ferroviaire. Elle nous partage les étonnements initiaux de sa première expérience d’expatriée dans un pays dont elle ignorait à peu près tout. Son témoignage de terrain valide assez exactement les analyses suggérées par Silvia Estrems, et le résultat global en est clairement favorable puisqu’en rejoignant son industrie d’origine, la maintenance aéronautique, elle a choisi de rester dans ce pays qu’elle a appris à aimer.

N’hésitez pas à partager en retour, si le contenu de ce dossier vous y incite, votre propre expérience et votre ressenti vis-à-vis de l’Espagne, de ses entreprises et de sa culture : revue@ inter-mines.org

Le courrier des lecteurs vous est ouvert et l’ensemble des contributeurs est à votre disposition pour poursuivre un dialogue amical et bénéfique.

Bonne lecture ! 

Auteur

Philippe est MBA d’University of Chicago, Booth School of Business.
Après une carrière double, industrielle (Aluminium Pechiney, SAFT, Faurecia, Thomson) et de Conseil (Bain & Cie, CSC Index, Braxton/Deloitte) il est cofondateur en 2009 du cabinet Winnotek spécialisé en valorisation de l’innovation, stratégies de Propriété Intellectuelle et montage de projets R&D collaboratifs. Voir les 14 autres publications de l'auteur

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