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22 novembre 2019
Focus de carrière

Intermines
Couples et carrières

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La vie du couple, même si elle se situe dans la sphère personnelle et privée, même si elle n’est pas toujours connue par son entourage professionnel, est souvent un paramètre déterminant dans ses choix de carrière.

Comment le couple et la carrière influent-il l’un sur l’autre ? En quoi la réussite de l’un joue-t-elle sur la réussite de l’autre ? Jusqu’à quel point peut-on être deux dans le couple à réussir sa carrière ? Comment les couples s’adaptent-ils dans un contexte où l’emploi est devenu moins certain et plus flexible ? Quelles sont les évolutions ?

Jennifer Petriglieri, auteur du livre « Couples that work », s’interroge sur ces questions

En quoi le fait de vivre en couple peut-il favoriser sa carrière ?

Question difficile car il n’y a pas beaucoup d’études sur ce sujet. Certaines études ont cependant montré que, pour faire carrière, il vaut mieux être en couple avec une personne qui travaille qu’avec une personne qui ne travaille pas. Quand, dans un couple, les deux mènent une carrière, ils sont plus proches émotionnellement, ce qui tend à favoriser leur relation. Peut se produire alors le phénomène du débordement positif : quand sa vie de couple va bien, une énergie positive se diffuse dans sa vie professionnelle et vice versa.

En fait, ça dépend des couples. Pour certains où les deux travaillent, la relation de couple aide vraiment la carrière. Pour d'autres, c’est moins évident.

Deux choses font la différence

La première c’est le dépassement, dans le dialogue, des seuls aspects pratiques de la vie : qui va chercher les enfants en garderie ? qui a la priorité pour les déplacements professionnels ? qui peut travailler tard la nuit ? etc. Ces questions sont certes importantes et décisives, car autour d’elles se dessinent la question de savoir qui détient le pouvoir au sein du ménage, qui a le droit de décider, qui détient le gros de l’autorité. Mais ce que m’ont montré mes recherches, c’est que dans les couples où la vie de couple aide vraiment les carrières, on parle aussi de choses plus profondes, si je puis dire, on parle vraiment de la relation, et non simplement de la liste des tâches à accomplir.

Le deuxième c’est l’intérêt et l’investissement dans le développement de l’autre. Les couples qui se soutiennent professionnellement ne parlent pas seulement de travail, ils se poussent activement. C'est ce qu'on appelle en psychologie l'effet Michel-Ange. Michel-Ange disait :  mon travail ne consiste pas à sculpter mais à libérer le personnage dans la pierre. Les psychologues ont appliqué cette notion au couple : chacun peut y devenir le Michel-Ange de l’autre, l’aider à tirer la meilleure part de lui-même.

 

En quoi le succès de sa carrière peut-il contribuer à sa vie de couple ?

De deux manières :

La première raison est psychologique. Le débordement positif joue dans l’autre sens : lorsque les gens se sentent bien dans leur travail et leur carrière, ils ramènent cette émotion positive à la maison. Un autre aspect est lié à la rivalité, ce dont la plupart des gens n’aiment pas parler. Mais ce qui se passe c’est que, si quand on réussit, il est facile de se réjouir du succès de son partenaire, il peut être facile d’en devenir jaloux lorsqu’on réussit moins bien. Ce qu’ont montré mes études, c’est que les couples peuvent entrer dans des cycles vertueux de succès. Que si l’un réussit et que l’autre réussit, ils peuvent s’encourager mutuellement et se nourrir tous deux du succès de l’autre.

L’autre raison est financière. Si nous pensons qu’aujourd’hui les carrières sont incertaines, qu’il est rare, même en France où le contexte de l’emploi est assez traditionnel, que des personnes travaillent dans la même organisation pendant toute leur vie, il y a des moments où nous devons (où nous voulons) faire des transitions. Parfois, c'est facile, nous passons simplement d'un poste à l'autre, parfois c’est complexe, nous devons prendre le temps de repenser notre carrière et de nous recycler. Dans un couple où les deux réussissent, l’un peut financer la transition de l'autre.

Cela peut sembler très transactionnel, mais à un moment donné, dans une vie commune, ça peut être vraiment utile si l’un des deux prend le « lead » et supporte la charge pour que l’autre réussisse cette transition risquée et prenne plus tard le relais pour l’autre personne. Je pense que c’est la raison pour laquelle le nombre de couples à double carrière augmente et qu’ils représentent aujourd’hui environ 65% des couples en France. C’est devenu une part de la couverture : si nous avons deux carrières, nous pouvons nous protéger lorsque l’un est mis à pied ou rencontre une période d'incertitude au moment d'une transition de carrière.

 

Comment cela a-t-il évolué  au fil du temps ?

Dans la génération de nos grands-parents, les couples à double carrières étaient rares. Dans celle de nos parents, le modèle général était que l’homme mène la carrière principale, la femme une carrière secondaire et passe plus de temps à la maison. Ce modèle était devenu assez enraciné pour qu’on croit qu’il était le seul possible. Une personne pouvait faire carrière, pas deux.

Aujourd’hui ce n’est plus vrai. Pourquoi ? Sommes-nous simplement devenus plus égalitaires ? Ce que mes recherches montrent c’est que plusieurs modèles différents peuvent fonctionner et qu’il en existe trois principaux : hormis le modèle traditionnel, il y a le modèle « chacun son tour » : l’un avance, puis l’autre, en permutant. Et il y a un troisième modèle, plus récent, dans lequel les conjoints ont une double carrière mais négocient des limites assez strictes. Par exemple, nous vivrons toujours à Paris d’où nous pourrons aller n'importe où, ou bien aucun d'entre nous ne va accepter un travail avec beaucoup de déplacements. Ce qui élimine l'inquiétude de savoir ce qui se passerait si l’un se voyait proposer un poste avec des mutations géographiques.

Mes recherches ont montré que ces modèles peuvent fonctionner s’ils sont négociés de manière très explicite. C’est vraiment nouveau. Et je pense que nous assistons à l’émergence d’un véritable modèle de « power couple », même si je n’aime pas ce terme. Cela renvoie à l’idée que le succès peut conduire au succès, à la création de ces cycles vertueux dans lesquels l'un réussit vraiment et encourage l'autre, afin que les deux puissent mener en même temps de grandes carrières. Mais je ne dis pas que c’est facile.

 

Comment voyez-vous l'avenir ?

Je pense que les couples à double carrières seront plus nombreux, en partie à cause de l'économie, en partie parce que le sens de la religion et de la communauté est en train de se dissoudre, que la plupart des gens s’investissent dans leur travail, tirent du sens de leur carrière et ne sont pas prêts à y renoncer. Ce qui est intéressant, c’est que cela se produit à un moment où l’économie devient plus flexible, où nos options d’emploi sont plus variées, plus souples.

Une tendance récente, intéressante à observer, est de voir un membre du couple occuper un poste stable, comme un travail en entreprise, et l'autre s'orienter davantage vers l'entreprenariat, ce qui permet aux couples de gérer les risques. Oui, je pense vraiment que l’avenir est aux couples à double carrière et qu’ils seront dominants sur le marché du travail.

Ce qui pose d’ailleurs question dans la gestion des carrières en entreprise, où l’on a tendance à traiter les individus comme s’ils évoluaient en solo, ce qui n'est pas la réalité pour un grand nombre d’entre eux.

Les dirigeants gèrent des personnes souvent plus jeunes qu’eux et je pense que l’une des faiblesses actuelles des organisations est de ne pas vraiment comprendre l’évolution des vies de couple et de famille. Il est important que les dirigeants et les responsables des ressources humaines en apprennent davantage à ce sujet.

 

Jennifer Petriglieri, Maître de conférences en comportement organisationnel à l'INSEAD, dirige le programme des femmes leaders et celui sur la diversité des sexes.



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